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Critiques de livres

Michel CARLY
Simenon et les femmes
Paris
Omnibus
2011
200 p.
19 €

Cherchez les femmes !
par Christian Libens
Le Carnet et les Instants N°166

« Simenon, combien de femmes ? » est-on tenté de répéter, à l’imitation de la célèbre question de Staline (« Le pape, combien de divisions ? »). Eh bien, tout comme le sinistre dictateur, on ne manquerait pas de se tromper, tant il est vrai que le cliché qui fait du père de Maigret « l’homme aux dix mille femmes » demande à être retouché.
Le romancier l’a bien cherché, pourtant, ce portrait-charge d’ogre machiste. N’a-t-il pas lui-même proclamé en son âge mûr ce dénombrement de potache lors d’une interview en compagnie de son ami Federico Fellini ? Avant de reconnaître qu’il s’agissait d’une boutade. Reste un homme fasciné par la femme, toutes les femmes…
Ce nouvel essai du simenonien Michel Carly « va permettre de retrouver ces femmes qui ont donné à ses personnages leur chair, leur cœur, leur humanité nue, leur vérité : la mère, les deux épouses, les passantes de la nuit, les célébrités, les Parisiennes et les provinciales, les femmes de l’ailleurs… » Et les lecteurs de Simenon d’égrener des prénoms féminins : Henriette, mère et si peu maman ; Renée, l’adolescente qui révèle l’amour physique à un petit Sim de douze ans et demi ; Régine et Denise, les seules « légitimes » ; Marie-Jo, la fille tant et si mal aimée ; Teresa, la dernière, pour la route éternelle… Mais aussi Joséphine Baker et Arletty ; Boule la Normande et les Tamatéa des mers chaudes ; Yolande de M***, la jeune guide de France qui lui inspire le personnage d’Anna dans Le Train, et tant d’autres femmes métamorphosées en êtres de papier ; tant de prostituées de Liège ou de Panama et tant de bourgeoises de La Rochelle ou du Massachusetts... Tant de filles d’Eve ! « La femme restera, au fil de cette vie animée de rencontres, d’expériences et de contacts instinctifs, son grand questionnement, son obsession vitale et l’argile dont il façonnera ses plus beaux personnages. » Et Michel Carly conclut son introduction par cette constatation éclairante : « Bien des hommes fuient dans les romans de Simenon. Bien des hommes “ratent”, selon sa propre expression. Mais jamais les femmes. »
Dans Les Petits Hommes, une de ses Dictées composées alors qu’il est septuagénaire, Simenon affirme à propos de Régine, sa première épouse : « Elle ne m’a pas rendu heureux pendant les vingt-deux ans, je pense, que j’ai vécu avec elle. » Suit le même constat concernant Denise, sa seconde femme : « J’ai cru l’aimer pendant quelques années, puis je me suis aperçu que toutes ces manifestations amoureuses étaient factices. » Bien sûr, Carly donne la parole à la partie adverse. Ainsi, pour Régine, Simenon n’aurait créé que deux types féminins : « Les prostituées et les femmes au grand cœur qui sont probablement veuves, des personnes comme sa mère. Simenon peut avoir connu des milliers de femmes, comme il dit, mais je ne crois pas qu’il connaisse “une” femme. Je crois qu’il a été très influencé par sa mère et pour lui c’est elle qui représente les femmes… quand ce n’est pas une prostituée. »
Proposant tout au long de son passionnant essai une relecture au féminin de la vie et de l’œuvre du génial écrivain liégeois, Michel Carly ne craint pas d’affirmer : « Aucun des portraits féminins de Simenon n’est faussé, ni chargé, ni injuste, ni léger. En réalité, il n’y a pas de classement possible, chaque personnage féminin qu’il a créé est unique. Le regard du prosateur a beau se modifier au fil de l’âge, la femme reste dans son œuvre un être touffu, tourmenté, sombre, mystérieux, attachant, destructeur. » Quant à Simenon lui-même, au soir de sa vie, il avait dicté dans Des traces de pas, cet aveu : « La femme a toujours représenté pour moi un être exceptionnel que j’ai en vain essayé de comprendre. Cela a été, en somme, ma vie durant, une quête presque sans fin. »