Eddy DEVOLDER
La Russe
Esperluète Editions
1998
Illustrations d'Anne-Marie Wittek
96 p.
Pour mémoire
A lire d'une traite La Russe, lumineux récit d'Eddy Devolder, on se dit que l'imaginaire est vraiment une mémoire, un passé-patchwork assemblé au départ de faits ou vécus ou rêvés. Dans le train de Paris à Bruxelles, le narrateur vient en aide à un passager polonais dépourvu de titre de transport valable. L'homme est sale, visiblement démuni de tout. Sa ville d'origine est Oscwiezcim — Auschwitz. Plus tard, « une émission récapitulative sur les disparitions d'enfants » provoque chez le narrateur un malaise inexplicable et profond. En réalité, ces deux incidents, sans lien apparent, ont suscité chez lui une émotion et des réactions d'une violence démesurée. Ils ont surtout déclenché un lent et complexe processus mémoriel. Avec ce mélange de flou et de précision propre aux réminiscences de l'enfance, une trame se reconstitue. Alors qu'il n'avait guère plus de trois ans, le narrateur fut enlevé par une jeune femme russe, qui était devenue l'amie de sa mère. Ensemble, ils quittèrent la Belgique et traversèrent une partie de l'Allemagne sans atteindre leur destination : Auschwitz. D'autres souvenirs affleurent, qui appartiennent à l'histoire personnelle de la Russe : le camp, le bordel du camp, la grossesse cachée, l'enfant qu'on lui arrache au premier jour, l'amour d'un mineur du Limbourg à la Libération, l'exil enfin. On pourrait naturellement s'en tenir là, écrire « c'est tout » et ne pas franchement se tromper. Le récit ne ménage effectivement ni suspens ni surprise : le périple vers l'Est tourne court et, du voyage et de ses conséquences, le petit garçon garde au cœur des blessures qui mettront du temps à se cicatriser. On pourrait donc même se risquer à un « et alors ? » un peu blasé. En fait, « l'aventure » qui nous est contée, « si courte qu'elle ait pu être », ne retient pas tellement l'attention à cause des péripéties qu'elle comporte : celles-là en valent d'autres, quand tout a été raconté. Elle nous charme et nous émeut toutefois par l'épaisseur qu'Eddy Devolder confère à certains fragments de réalité. Sans verser dans le psychologisme ou la sentimentalité, l'écrivain insère dans son texte des détails qui font sens. Il recourt, par exemple, au discours indirect libre afin de distancier les paroles de la mère, de se désolidariser de son opinion : « Quand il s'agissait de bonbons ou de sucreries [apportées par la Russe] ma mère confisquait subrepticement le paquet : il n'était pas question que je me goinfre et mange tout d'une traite. J'aurais été malade. Trop de sucreries nuisent à la santé. » Décrivant la fuite de la femme et de l'enfant, l'auteur s'attache surtout à des impressions fugaces : s'il est peintre, c'est de paysages en lambeaux, d'ombres saisies à la lisière de villes à peine entrevues et dont on ne connaîtra jamais rien. C'est que pour l'enfant, pendant les deux jours de cavale, la Russe tient lieu d'univers : « J'aimais tout particulièrement le poudrier et le miroir circulaire collé à l'intérieur du couvercle, je l'ouvrais, je le regardais, je respirais l'odeur de la poudre qui chatouillait les narines et donnait envie d'éternuer. Je m'imprégnais d'elle sans savoir qu'elle m'entraînait vers un cauchemar. » Comme à plaisir et toujours avec précision, Eddy Devolder revient sur la grâce des saveurs et des joies enfantines. C'est, comme on sait, doux et douloureux à la fois.
Laurent Robert